L'Emigrant
"Bons bourgeois anglais qui vivons tranquillement chez nous, nous avons des idées nébuleuses sur la question. Or, dans le monde entier des gens se glissent à bord des navires, se dissimulent dans les soutes ou les recoins obscurs pour monter sur le pont, honteux, le visage enduit de poussier quand on est au large. La carrière de ces vagabonds de la mer laisse une part importante au hasard. Ils risquent d’être asphyxiés par les émanations de charbon, de mourir de faim dans leur cachette ou, découverts, d’être immédiatement saisis, ignominieusement jetés aux fers, transportés ainsi jusqu’à leur terre promise, le port de destination, puis, hélas ! ramenés de la même façon au point de départ, livrés à la Justice, à la réclusion d’une geôle provinciale. Depuis ma traversée de l’Atlantique on a trouvé un de ces malheureux agonisant au milieu du charbon ; ayant prononcé une ou deux paroles il a appareillé pour une région plus lointaine que l’Amérique. (...)"
Robert louis Stevenson, la route de Silverado. Traduction H.Borjane
"....Un bateau d'émigrants était arrivé à New york dans la nuit de samedi, un autre le dimanche matin, le notre le dimanche soir, et un quatrième encore tôt le lundi. Etant donné qu'il n'y a pas de convois d'émigrants le dimanche, la majeure partie des passagers de ces quatre navires s'était déjà entassée dans le train à bord duquel je devais voyager. Il y avait là une véritable tour de Babel d'hommes, de femmes et d'enfants éberlués. Le bureau de délivrance des billets, minuscule, et la salle d'enregistrement des bagages, guère plus grande, croulaient sous la foule des émigrants. L'atmosphère lourde et rance sentait l'habit mouillé. Des chariots sans bâche remplis de literies restaient pendant des demi-heures entières sous la pluie. Les employés ne cessaient de récriminer les uns contre les autres. Le souffre à la bouche et le propos incohérent, un petit homme barbu et pustuleux -un agent de l'émigration sans doute- n'arrêtait pas de courir ici et là pour se mêler de tout. C'était l'ensemble du système qui, si système il y avait jamais eu, s'était effondré sous l'afflux des voyageurs......
...Le froid, l'humidité, les hurlements, le piétinement désespéré, bref, tout ce que l'on rencontre dans le pire des cauchemars, nous avait privés du moindre courage. Nous étions résignés à ce purgatoire de la même manière que l'enfant accepte le monde tel qu'il est......
...L'émigrant est avant tout un étranger qu'on a aucun mal à tromper...."
Robert louis Stevenson, la route de Silverado. Traduction R. Pépin